Par Ange Le Gall et Hubert Dantic année : 2016
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Ange
On va aborder ce qui s’est passé à Plogonnec le dimanche 6 août 1944, jour du pardon de Saint-Pierre. J’ai quelques éléments que j’ai recueillis auprès de René Legrand, présent ce jour-là à Plogonnec. Il m’a dit qu’il y avait eu une embuscade avant la Plaisance (Kerdrein) sur un convoi allemand qui venait de Guengat et qui se dirigeait vers Plogonnec. Il se trouve que leur chef, un commandant ou un capitaine, a été blessé. Il est donc venu à Plogonnec et a demandé à voir un médecin, en l’occurrence le Dr Kerbourg. Ce dernier aurait refusé de soigner le blessé allemand dans son cabinet mais n’était pas opposé à lui prodiguer des soins dans le champ en face.
Est-ce exact ?
Mimi
Oui, oui, je confirme. Tous ceux du bourg étaient alignés devant le mur de chez Kerbourg.
Ange
Combien étaient-ils ? 10, 12 ?
Mimi
Ils étaient assez nombreux, oui, à peu près ce chiffre là. Mon père et mon grand père sont partis se cacher dans le hangar de chez Roland Fily.
Ange
On m’a dit qu’il y avait le père Pennec du bourg. Qui d’autres ?
Mimi
Il y avait aussi mon frère et René Moenner. Ils jouaient aux cartes chez Roland. Mais je ne me rappelle pas de ceux qui étaient devant le mur. On les voyait de l’atelier où on était cachés, mais pas de face.
Ange
C’était vers quelle heure ?
Mimi
Maman rentrait de l’enterrement de Yves Bothorel de Kermalaby, donc vers 15h30 – 16 heures. On nous avait bien dit de ne pas bouger de l’atelier.
Ange
Ils ont menacé de tuer ces otages…
Mimi
Monsieur Bachelet qui connaissait l’allemand avait négocié avec le docteur et le commandant.
Ange
On m’a dit aussi qu’une dame de Penmarch, la maîtresse du commandant, avait défendu la cause de ceux de Plogonnec car l’embuscade avait eu lieu à Guengat. Du coup les otages ont été épargnés et libérés. Ça confirme ce que m’a dit René Le Grand.
Ensuite les Allemands ont demandé une escorte pour aller sur Locronan. Des charrettes et des chevaux avaient été réquisitionnés.
A l’époque, dans l’église, il y avait un drapeau tricolore, situé à droite de l’autel et l’horloge à gauche. Tu t’en rappelles ?
Mimi
Non.
Ange
Il m’a été rapporté qu’il y avait des jeunes qui avaient sorti le drapeau dans la rue, ce jour-là et les Allemands avaient vu ça comme une provocation. Depuis il n’a pas été remis dans l’église. Tu t’en souviens ?
Mimi
Non, je n’ai pas souvenir. De l’horloge oui. Elle a été enlevée par la suite.
Hubert
Madame Ligavan, vous êtes née en 1922, vous vous souvenez certainement de cette période de l’occupation. Avez-vous des anecdotes concernant la résistance ? Vous en connaissiez ?
Madeleine
Mon frère, Jean Philippot, René Le Grand, André Hascoêt. Il y avait aussi Thurien Kéribin, le père du maire, qui était résistant FFI. J’ai eu sa carte hier. Mais il n’était pas du même quartier.
Ils allaient sur Crozon
Hubert
Il ya eu le combat du Ménez Hom.
Madeleine
A l’époque, on n’avait que les vélos pour se déplacer. J’allais leur envoyer à manger. Je trouverais encore aujourd’hui la prairie où ils se trouvaient, avant Argol. Anna allait aussi. Quand ils nous ont vus arriver, ils sont venus à notre rencontre. On avait cuit des œufs durs. « t’as pas un œuf à me donner ? ». Ils avaient faim. Ils nous avaient donné des douilles qu’on avait mis sur nos vélos pour rentrer…
Hubert
Votre frère était résistant ?
Madeleine
Oui, oui. Né en 1926. Quand il y a eu le bombardement à Telgruc, c’est lui qui a récupéré le calice dans l’église avec René Le Grand.
Ange
L’église en partie et son clocher avaient été détruits. Seul le bout du chœur n’avait pas été touché. Les objets sacrés avaient déposés chez un particulier, sur la route de la plage. C’était un dimanche matin, le 3 septembre 1944.
Hubert
On m’a confié une anecdote concernant un soldat allemand déserteur qui se cachait dans une maison du bourg, tué par la Résistance et qu’on avait trouvé sous un tas de sciure…
Ange
Ça c’est une autre histoire… Les enfants de l’école aurait vu une main dépasser du tas de sciure. Quand on avait creusé, on avait trouvé le cadavre, du côté de Boutéfélec.
Madeleine
Il y avait une scierie ici et on envoyait la sciure de bois là-bas.
Ange
Il vaut mieux éviter de parler de cette histoire…
Hubert
Est-ce qu’il y avait des troupes allemandes d’occupation qui habitaient Plogonnec ?
Madeleine
Oui, bien sûr.
Mimi
Chez nous, il y avait une chambre qui avait été réquisitionnée pour un Allemand qui y dormait. Comme il n’y avait que mon père qui avait des machines à travailler le bois par ici, les Allemands venaient travailler dans son atelier. René Moenner se rappelait de voir Hans travailler avec son fusil posé au bout de l’établi. Chez ma tante il y avait un autre qui dormait.
La nuit précédant la rafle, les Allemands qui étaient à l’école des sœurs, avaient chanté des chansons tristes.
Ange
Ils étaient à l’école des frères.
Mimi
Il y en avait aussi à l’école des sœurs.
Hubert
C’était en août 44, le débarquement avait eu lieu. Ils savaient que les troupes américaines arrivaient et qu’ils devraient dégager.
Ange
Chez nous, , ils ont occupé la ferme en juin 44 pendant 4-5 jours, une autre section à Bascam, une autre à Kernescop Laé et une dernière à Kéruffé. La roulante où ils faisaient la cuisine était dans la cour à Leurbiriou. Le capitaine avait une chambre et une pièce dans la maison.
C’était au mois de juin. Le gradé allemand s’engueulait avec mon père car il lâchait ses chevaux sur le trèfle
Madeleine
Ici, la salle était prise et servait de bureau au capitaine. Ils avaient aussi réquisitionné le hangar des chevaux de la scierie, pour leurs propres chevaux et pour stocker leur nourriture.
Hubert
Est-ce qu’il y a eu des réquisitions de chevaux ?
Ange
Cela se passait dans les fermes. Je me souviens d’une scène précise. Nous étions en train de battre à Leurbiriou lorsqu’une personne de la mairie est arrivée, il me semble que c’était Pierre Birou. Il s’est adressé à Henri (Herri en breton) Bodéré, le Bigouden de Keroriou ar Goulit, et lui a dit : « Toi, demain, tu devras fournir un cheval et une charrette pour évacuer les Allemands vers l’Est. » « Pourquoi moi et pas les autres ? » avait répliqué Henri Bodéré.
C’est le maire désigné, Monsieur Vincent Boussard de Kerganapé, qui avait été chargé de trouver une quarantaine de personnes disposant chacune d’un cheval et d’une charrette. Pour y parvenir, il avait pris son compas et tracé, autour du bourg, un cercle d’un rayon de deux kilomètres. Toutes les fermes situées dans ce périmètre devaient alors fournir un cheval et une charrette.
Arrivés à Carhaix, ils furent pris dans une embuscade. Ils réussirent à s’en sortir, mais durent abandonner leurs chevaux derrière eux. Par la suite, ils obtinrent une indemnisation au titre des dommages de guerre.
Hubert
Mimi, tu avais 10 ans en 44, comment percevais-tu l’occupation avec ton regard de petite fille ?
Mimi
On vivait avec les Allemands. Un allemand dans l’atelier, un Allemand dans une chambre. Du coup on avait dit que mon père était un collabo. On avait même peint une croix gammée sur la maison et « vive les rouges ! »Chez Pennec, pareil ainsi que chez Madeleine.
Ange
Chez Pennec, les résistants avaient fait sauter l’alambic.
Mimi
Mon père et Jean-René Kérinou avaient été dans toutes les fermes faire signer un papier comme quoi on était « pour Pennec ». On vivait dans l’angoisse.
« Ils viennent chez toi » qu’on disait à mon père. Mais que faire ? On n’y pouvait rien, mais c’était mal vu.
Hubert
C’étaient les résistants locaux qui vous embêtaient ?
Mimi
Les Allemands ne nous embêtaient pas.
Ils avaient donné la salle à manger pour servir de classe pour l’école. On a eu également des refugiés de Crozon chez nous. On se rachetait, on n’était pas des collabos.
Ange
Tous ceux qui recevaient des Allemands étaient considérés comme collabos. Les gens n’avaient pas le choix.
Hubert
Vous aussi Madeleine, on vous a accusé d’être collabo ?
Madeleine
Ah oui.
Mimi
Parce qu’on était « pour Pennec ». Tout le bourg était « pour Pennec ».
Ange
Comme l’alambic avait sauté une première fois, on avait envoyé le chien de Lézoudoaré monter la garde. Il était devenu sourd suite à la déflagration, lors de la deuxième attaque contre la machine à distiller.
Hubert
C’étaient les soi-disant résistants qui faisaient ça ?
Ange
Ce n’était pas la même équipe dont on a parlé tout à l’heure. Celle dont on a parlé précédemment, c’étaient les FFI et maintenant, c’étaient des FTP.*
Madeleine
Ici, la scierie avait été brûlée. C’était un attentat. Le pignon donnait sur l’allée du cimetière et ils étaient venus par là. Les réunions du soir se faisaient dans la maison où réside la famille Birou actuellement. Un jour, j’ai vu la femme du président à Quimper qui m’avait dit : « le jour où mon mari sera décédé, j’aurai beaucoup de choses à vous dire… ». Elle n’avait pas le droit de le dire auparavant. Malheureusement, je ne l’ai plus revue..
Ange
C’était une époque trouble… Les gens n’osaient pas trop parler, même encore maintenant.
Madeleine
Les Allemands avaient réquisitionné des vélos et des machines à coudre.
Ange
Pourquoi des machines à coudre ?
Madeleine
Ma sœur Marie-Thérèse était malade. On avait déposé la machine à coudre dans sa chambre et mis un petit papier en bas de l’escalier pour signaler qu’elle avait la diphtérie. Du coup ils n’étaient pas monté !
Ange
Pourquoi cherchaient-ils des machines à coudre ?
Hubert
Peut-être pour faire des brassards pour les FFI. J’ai entendu ma belle mère, Denise Tanguy de Toull Golo, dire que le soir elle, sa mère et quelques autres personnes, faisaient des brassards pour les FFI. Elles brodaient « FFI » dans le blanc du brassard.
Ange
A Kernoalet il y avait un maquis. Cette histoire on la connaît…
* Francs-tireurs et partisans (FTP), est le nom du mouvement de résistance intérieure française créé à la fin de 1941 et officiellement fondé en 1942 par la direction du Parti communiste français.