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Journée du Patrimoine.
Transcription de l’exposé réalisée par Roger SALAUN
complétée par des annotations du conférencier
Les toponymes de la trêve de Sant Delo (St Thelo) (avec une extension possible).
La promenade va commencer par « Koad an Dug », le Bois du Duc. Il ne s’est pas toujours appelé ainsi. C’était le bois du Neved 1, forêt allant de Kerlaz à Quéménéven. Tous les noms de lieux attestent cette référence au Neved : Kergeven an Neved (Kerguéven an Névet), Pennaprad Neved (Pennaprat Névet), etc… A Quéménéven, il y a Penneved ar Goaer (Pennévet ar Goaër) et Penneved Laorañs (Penévet Laurens). Le bout du bois du Neved est là !
Tout ceci fait référence à cette forêt sacrée, le Nemeton Celtique avec une forme évoluée, Neved en Breton, ayant comme racine « neñv » [ nẽ̃ː ] / [ nẽõ ] 2, c’est-à-dire le ciel. D’ailleurs le « Pater Noster » en breton fait encore référence au Nemeton celtique préchrétien : « hon Tad hag a zo en neñv » ou en français « Notre Père qui est dans le Nemeton, dans le lieu sacré celtique».
En breton, on fait une différence entre le ciel météorologique au-dessus de nos têtes, bleu aujourd’hui (an oabl 3 ) et le ciel métaphysique, spirituel («neñv » le paradis, séjour des bienheureux ou Baradoz4).
Sur la montagne, « Plas ar C’horn » (Plaç ar Horn), terme issu de la légende de St Ronan.
La fameuse Keben à l’aide de son battoir avait cassé la corne du bœuf qui traînait le cercueil de St Ronan. Elle est tombée à Plas ar C’horn, d’où le nom de ce lieu «Plas ar C’horn », le lieu de la corne.
C’est une explication dans le légendaire chrétien. Il est évident que ce lieu sacré préchrétien faisait aussi référence à d’autres divinités (un dieu cornu celtique honoré là également).
Comme on est dans les bois, il y a aussi Koad Beulieg (Coat Beuliec), en lien avec Maner Beulieg (Manoir de Beuliec), Stank Beulieg (Stang Beuliec).
Beuliec doit être probablement une déformation phonétique de « Bual » qui veut dire buffle, nom générique des bovins autrefois et « eg » qui veut dire « grande quantité, beaucoup ». .
C’est donc un lieu où il devait avoir beaucoup d’animaux cornus.
Tout près on trouve le lieu-dit Penker, le bout du village, de la ferme, qui s’est peut-être appelé un jour Penker Beulieg.
Koad, c’est le bois, la forêt.
Pour un bois plus petit, un bosquet, on utilisait le terme de « killi (pl. -où) ». D’où les noms de « ar Gilli ou Killien ». Près de Killien (Quillien), pas très loin d’ici, il doit ou il devait y avoir un petit bois 5.
On poursuit dans la trêve de St Thélo…
« Penn ar Menez » (Pen ar Ménez) : l’extrémité de la montagne.
La montagne de Locronan est plus loin, me direz-vous, mais il y a une petite butte à côté avec une borne IGN indiquant 168 m6. Un « menez » n’a pas besoin d’être situé très haut pour qu’on l’appelle ainsi7.
Pennaprad (Pennaprat), la « tête » de la « prairie humide ».
Pour dire « prairie », il y a deux mots en breton : « prad » et « foenneg ».
Foenneg est un endroit où on peut faire du foin sans qu’il y ait forcément de l’eau.
Dans le « prad » il y a toujours de l’eau.
Pas très loin de là, Staven.
Dans la forme attestée en 1671 (cf. dictionnaire topographique du Finistère, A. Deshayes8), c’est « Stanguen» ou vallée blanche. Sans doute que lorsqu’il fait froid, ça doit être un peu plus blanc de ce côté-là.
Mesteurnel (Mesturner en 1671)
Le sens original de « mes ou plutôt maez » c’est la campagne (war ar maez).
Maez veut dire des champs sans talus, des champs ouverts (openfields en Anglais).
Après le remembrement il y a eu des champs sans talus, donc il y a eu des maez un peu partout. Dans le Pays Bigouden, sur le littoral, il y a une bande qu’on appelle « ar maezoù »
[ aʁ ‘mɛːʒu ] : les champs sans talus.
« turgner » est un dérivé de turgn (le tour). Celui qui habitait là devait être tourneur ou bien c’était son nom de famille « Le Tourneur ».
A Plogonnec, des noms en « maez», souvent orthographiés mes/z9, il y en a d’autres.
Mestelc’hoen / Maestelc’houen (Mestelhoën). Avec « Mes » et « Telhoen » sans doute le nom original de St Albin 10 (nom francisé) signifiant « noble dans le combat ». Un nom assez curieux pour un saint, plutôt un nom de moine soldat.
Mestelhoen : lieu à la campagne habité par quelqu’un qui s’appelait Telc’houenn, nom du Saint de la chapelle d’à côté.
Mezac’here / Maez- (Mezahéré): champ, lieu à la campagne habité par un cordonnier (kere)
Toujours dans la description paysagère dans le quartier de St Thélau,
Ar Vujid [ a’vyːʒət ] pour ar Veuzid (la Boissière) = lieu planté de buis (beuz).
Double appellation : une en Breton et une en Français
Beuzid vient du mot beuz11, l’endroit où il y a du buis. Il devait y avoir en quantité pour avoir donné ce nom au lieu-dit12.
La Motte ou ar Vodenn [ a’voːdən], le plus haut sommet de Plogonnec (286m) et de la montagne de Locronan.
C’est une motte féodale, une butte fortifiée du haut Moyen-âge. Pas de château, mais sans doute une petite douve, un talus où sont érigées une construction en bois et une protection en bois.
Qui habitait sur cette butte ? Est-ce le premier château de la famille du Névet ? Famille qui a eu un rôle important dans l’Histoire de la Bretagne et qui, bien plus tard, aurait déplacé son château de Plogonnec à Kerlaz parce qu’il ne voulait pas se soumettre à l’évêque et lui payer une contribution. Mystère !
La Motte fait penser à un autre domaine seigneurial découvert au flanc de la montagne de Locronan dans un lieu appelé « le Camp des Salles13 » (Gwaremm ar Salud en breton) un peu plus bas en descendant sur Locronan. Là aussi, on a découvert des fortifications, une cour du haut Moyen Age ainsi qu’une fonderie d’or. Eh oui de l’or à Locronan !
La plupart des lieux seigneuriaux d’avant l’an 1000 avait une première partie lexicale en « lis » devenu « les/z » : cour, demeure d’un Seigneur.
Exemples : Lezoudoare, en 1347 c’est Lesandoere, c’est-à-dire la cour suivi soit du nom de la personne (« an Doere »14) soit qu’il s’agisse d’un descriptif : an doare c’est l’apparence ou l’apparat. C’était l’endroit chic, une référence au caractère chic.
Lesvel / Lesvael, noté sous la forme « Lesmel » qui oublie de transcrire la mutation du breton, Lesmael en 1604.15
« Les » + un nom de personnage « Mael16 ».
Peut-être le plus ancien des « Lez » de Plogonnec c’est « ar Hellez » qui est l’abréviation de « Hen Lez » c’est-à-dire le «vieux Lez» , l’ «antique lez».
Hen, aujourd’hui oublié, remplacé par kozh, qui veut dire vieux.
On le retrouve encore dans le nom « Hénaff 17».
A Quéménéven, il y a Leslia où on peut voir une motte féodale. Les hauts talus de terre sont encore visibles ainsi que les entrées. Puis on peut imaginer les constructions en bois à l’intérieur.
Les = château, cour de château
Lia, Liac’h = mégalithe, dolmen, pierre plate
Leslia = le château de la pierre plate.Il y avait donc l’endroit où on a construit un château et où il avait des mégalithes.
Un autre mot pour dire « mégalithe » c’est « lec’h, lek » (pierre dressée).
Parlek , Park (al) Lek, lieu-dit de Quéménéven.
Un ensemble de mégalithes, c’est le moyen-breton leuzre > leure contracté aujourd’hui en leur18.
Il y en a deux à Plogonnec : Leurneven et Leurbiriou.
– « Leure » + Neven qui est un nom de personne19. Idem pour Lesneven.
– « Leure » + Piriou. L’hypothèse d’un dérivé de Pierre, comme Peron, est à écarter au vu des formes anciennes connues du nom de famille20.
Voilà pour l’environnement des noms de lieux qui renvoient à la puissance publique, aux Seigneurs.
Jetons à présent un coup d’œil sur la religion.
Plogonnec est un nom en « Ploe » qui veut dire « paroisse » qui se traduit aujourd’hui par « parrez21 » et non plus par « ploe » comme on disait avant l’an 1000.
« conoc » = l’ancien nom du Saint éponyme de Plogonnec. C’est un dérivé de « con » l »une des flexions du radical « ki »qui qui veut dire « chien » . On emploie encore ce terme, dans un sens pluriel, à Belle-Ile (ki / kon), alors que chez nous le pluriel de « ki » c’est « chas » qui n’est autre qu’un mot français. On a laissé le mot celtique « kon » pour utiliser le mot français « chas » (car dans une chasse à courre il y avait beaucoup de chiens !).
Il y a beaucoup de noms de Saints qui font référence à un animal. Il est leste, sympathique, intelligent…
La terminaison « ec » qui est un qualificatif.
On faisait précéder le nom d’un préfixe diminutif dans un sens sympathique « Te ».
Ce qui donne St Thégonnec.
L’autre piste étymologique est un dérivé du vieux breton « cun » qui signifiait « éminence, sommet », un personnage « au top » en quelque sorte !
St Connoc était un ami à St Pol Aurélien, sauf que probablement il y en a eu plusieurs !
C’est le problème des Saints : on ne peut pas les compter !
Ici, il y a une autre légende de St Connoc ou St Thégonnec qui dit qu’il serait né à Tréfeuntec. Donc un de chez nous.
Si c’est un ami de St Pol Aurélien, il vient du Pays de Galles. S’il est né à Tréfeuntec, c’est un indigène…
St Thélo / Sant Delo22 est Gallois.
Il y a une commune du Finistère qui s’appelle Landeleau et une autre au Pays de Galles qui se nomme Llandeilo.
Avant l’an 1000, tous les lieux où s’installait un moine ou un petit monastère de 3 ou 4 personnes, on les appelait « lann » quelque chose.
Certains monastères ont pris des tailles importantes pour finir par faire des bourgs, des villes : Landévennec, Lannion.
A Plogonnec, il y en a plusieurs : Landibilig (Landibilic), Landivigno (Landivigneau), Landegevel (Landeguével). Et comme par hasard, dans ces lieux-là, il a été attesté qu’il y a eu une chapelle : Sant Yann à Landibilig (traces des murs dans un champ)23. A côté de Landegevel, il y avait aussi, semble-t-il, un « Park an Iliz ».
Il y a eu encore deux autres « lann » qui ont existé à Plogonnec dont on ne trouve plus de trace : Languoledic, probablement dans le Gouled24, et Langouez, près de Kergouez ? On ne n’en sait pas plus…
Combien de saints bretons sont reconnus par l’Eglise catholique de Rome ? Il y en a trois de connus (et quelques autres plus anonymes) : St Yves, St Donatien, St Rogatien. Tous les autres sont des saints tolérés. C’est le culte populaire qui en a fait des saints.
Que va chercher l’Eglise ? Essayer de normaliser cette situation. Et quand elle peut, c’est de virer le saint celtique dont on ne sait pas grand-chose, à part une légende, une fontaine qui a le pouvoir de guérir telle ou telle maladie.
On a souvent essayé de débaptiser et de mettre un autre à sa place : ainsi St Telo est devenu St Eloy (un saint du temps du roi Dagobert, évêque en Picardie) qui n’a jamais existé dans le culte breton. La Bretagne n’était pas la France à l’époque. On vire Telo et on le remplace par Eloy, assez proche phonétiquement. Il n’empêche qu’il y a encore 50 ans, c’est St Eloy et non St Télo qui figurait sur les cartes d’état-major ou sur le cadastre. Donc tentative de francisation.
Les autres tentatives de « normalisation » : St Albin. On a complètement oublié le saint breton Sant Alc’houen. Par contre lors du pardon, on chante « Sant Albin hor patron » et non sant Alc’houen…
Idem pour la chapelle de Seneg / Seznec. L’ancienne forme de Seznec est Seneoc en 1366, donc le lieu de Seni. Sant Seni, Guissény.
Séni et Denis sont assez proches au niveau phonétique. Et hop on vire le saint breton et on met un autre à sa place. St Denis a eu la tête coupée, or dans la chapelle il n’y a pas de statue de saint à la tête coupée !
L’an 1000. Pour les noms de lieux, c’est une sacrée coupure, parce qu’un certain nombre de termes bretons vont être abandonnés au profit d’un terme latin. Le latin était la langue internationale de la Chrétienté.
Les noms en « Lann » indiquant un ermitage, un monastère, vont être dénommés à partir de cette époque « locus sancti » suivi d’un nom de saint.
Exemple : « Locus Sancti Ronani » = lieu de saint Ronan.
En fonction des langues, des lieux, la langue a retenu la version « Loc » (« locus » devenu « loc »), d’où des noms de lieux en « Loc » (Locronan ou Lokorn, Loctudy, …) ou la forme « sanctus » qui a donné des noms de lieux en « saint ».
Si vous allez dans le Léon où a également vécu St Ronan, il y a St Renan, en français, mais Lokournan en breton. Il existe là une différence entre les deux langues.
Vous me direz sans doute « Ronan est venu ici avant l’an 1000. Il y aurait dû avoir un « Lann » précédé de son nom ?». Sans doute qu’avant le » Locus Santi Ronani », Locronan devait s’appeler « Lanronan ». Malheureusement, il ne reste pas de trace, ni d’écrit.
Il y a « Laurenan » près de St Brieuc. Son nom vient du breton lann (ermitage) et de St Ronan.
Probablement la forme mal écrite de « lanronan » (on mélangeait les « n » et les « u »).
Donc le vieux nom existe encore et dans une région où l’on ne parle plus le breton ! C’est peut-être pour cette raison qu’on l’a sauvé d’ailleurs. Il est reconnu que lorsqu’on change de langue, l’existant peut être fossilisé ! Du coup la forme « Lann » a subsisté dans cette région.
Autre francisation. Au lieu d’honorer Ronan, on a francisé son nom et on a mis René à sa place25.
Locronan s’est d’ailleurs appelé « St René des Bois » à un moment donné. Gwennole Le Menn (chercheur au CNRS travaillant sur les prénoms du 19e siècle) me demandait un jour « pourquoi tant de personnes portent le prénom « René » dans le secteur de Locronan et Plogonnec ? ». Tout simplement parce qu’on n’a pas le droit de les appeler Ronan. De même, on ne pouvait prénommer un garçon « Yann, Pêr, Jakez », il fallait l’appeler « Jean, Pierre, Jacques », la forme francisée de ces prénoms.
A Plogonnec, un exemple de noms en « Loc » : Lopeo (Lopeau) : Locbezeau en 1347.
Sant Bezeo en Moyen Breton qui a donné Sant Vio (Tréguennec) en breton d’aujourd’hui. Comme St Ronan, c’est un Irlandais qui a traversé l’océan dans une auge en pierre. Son caillou se trouve là-bas aussi.
La rando, m’a-t-on dit, va passer près de la fontaine de St Méen : Sant Meven, un saint gallois fondateur d’un monastère à Gaël. La contraction française a donné St Méen.
Il est honoré à Ploéven et pourtant ce n’est pas lui qui a donné son nom à la commune. Je vous ai parlé de normalisation : on change un nom pour le remplacer par un autre plus « catholique » ou plus en vogue. Quelquefois, on n’a pas osé aller chercher un nom français. On s’est dit « peut-être existe-t-il un saint breton plus reconnu qu’on peut mettre à la place de l’autre ». L’éponyme de Ploéven « Sant Even » n’est pas connu. A-t-il fait un miracle dans sa vie ? Personne ne le sait.
On a donc mis un nom à peu près identique, mais plus connu, comme nouveau saint patron. « Even » est donc devenu « Meven » et Sant Meven / Méen est devenu le patron de Ploéven.
On a parlé des Nobles, des Seigneurs, des moines évangélisateurs. Parlons à présent des petites gens, de la population…
Avant l’an 1000, les châteaux, les fortifications, c’étaient des noms en « Lez ». C’étaient des villages fortifiés, bien protégés contre les bêtes sauvages, contre les invasions (Vikings…). Mais il n’y avait pas que le seigneur qui protégeait ses biens, les autres villageois édifiaient également des barricades en bois pour éviter des intrusions.
Ces villages étaient appelés « Caer » + quelque chose. On en rencontre beaucoup au Pays de Galles : Caerdydd ou Cardiff, Caerleon, Caerphilly, Caerwys, …
Beaucoup de ces villages sont devenus des villes.
« Caer » (qui a évolué en « Kêr »), c’est toujours le mot utilisé pour parler de la ville, en Breton : Kêr Gemper (la ville de Quimper). Dans cette optique, le mot est toujours utilisé dans le sens de « lieu protégé ».
Parfois deux mots sont associés à « Kêr » et permettent d’envisager un antique « caer » , le mot « kozh » et, surtout, le mot « Hen » (forme plus archaïque de même sens) :
Hennebont / an Henbont : le vieux pont
Hellez = Hen + Lez : le vieux lez
Kerengar (Keringar) = Hen + caer : le village du vieux « caer »26. Un nom de lieu datant donc de la période des « caer’ fortifiés.
Henger à Cast idem hen + caer
Kergozh. L’antiquité des termes en « kozh » est plus sujette à caution.
Parfois on utilise le mot « kozh » comme préfixe : Kozhker, Kozhkergall…
Voilà pour les villages les plus fortifiés.
On trouve ensuite des villages moins importants et moins protégés.
Avant l’an 1000, ce sont les villages en «Tre» + quelque chose.
A Plogonnec : Trebioled (Trebiolet), Trevaneg (Trévanec), Treunod (Treunot), Trezervan (Trézervan)…
Trezuron, Trogour, ce n’est pas sûr. Il y a 2 mots en concurrence : Tre et Tro qui vient de tnou moyen-breton (la vallée) et donné traoñ (le bas) en breton contemporain.
Cette ancienne appellation de village a évolué, plus tard, dans le sens d’une subdivision de paroisse, un quartier, une « trève » : « Trev Sant Delo » [ ‘tʁɛw zãn ‘dɛːlɔ ], la trève de St Théleau.
Puis existent des villages sans doute plus petits, des « résidences »27. Ce sont des habitations peut-être avec une seule famille, ferme ou dépendance de château. Les noms étaient en « Bod » + quelque chose.
Exemples :
– Bonneskad (Bonnescat) = Botnezgat en 1329. Reskad comme dans Plouescat (un Sant Reskad dont on ne sait rien du tout ?28).
– Bouteveleg (Boutefeleg) = Bottefellec en 1426 (kefeleg = la bécasse).
Voilà pour période avant l’an 1000.
Après l’an 1000, le monde devient plus sûr. Il y a toujours des loups, mais il n’y a plus de Vikings. On se protège moins. Il n’y a donc plus de grandes différences entre les lieux appelés « caer » et « tre », les lieux protégés et ceux qui ne l’étaient pas. On ne retient donc qu’un seul terme, celui qui avait la connotation la plus positive avant l’an 1000 : « caer » qui devient « kêr29 » et les dénominations en tre sont abandonnées.
Le nom du village fortifié va devenir le nom générique de tous les villages après l’an 100030.
Dans le secteur on trouve :
Kerdelen(t) / Kerdelan(t)
= Kêr + Telent ( « kêr » étant un mot féminin, il y a adoucissement de la consonne qui suit d’où « delen »). Il existe un « Sant Telent » (cf. Koad Sant Telant à Lopérec). Son nom figure plusieurs fois comme patronyme dans le cartulaire de l’abbaye de Redon31 qui réunit des actes établis en Bretagne avant l’an 1000.
Kerdudal32
de Tutuual vieux-breton et gallois (= tud peuple + wal valeur) évolué en Tudual > Tudal > Tual
un saint gallois patron de Landudal et honoré dans de nombreux endroits.33
Kerfrianted(Kerfriantet)
= Kêr + le nom de famille « Friant ». Ils s’appelaient ainsi parce sans doute étaient-ils insouciants, volages, prenant la vie du bon côté.34
Kergeven(Kerguéven)
= Kêr + kevenn qui vient de kev [ kɛw ] = grotte, cavité. Dans le cas présent c’est plutôt une cavité. On le trouve au moins en deux endroits à Plogonnec : Pont-Keo et Kergeven où il y a encore des carrières, donc il y a sûrement eu des « trous » de tout temps.
Kermalabi(Kermalaby)
= Kêr + Malaby qui est certainement un nom de famille. Non porté en Bretagne, ce nom est retrouvé, encore aujourd’hui, en Grande-Bretagne, en Irlande et aux Etats-Unis.
Mal(l)aby serait un nom porté par un Britto-Normand faisant sans doute partie de l’armée de Guillaume Le Conquérant, parti à la conquête de la Grande-Bretagne, constituée d’un tiers de Bretons !
Beaucoup de ces Bretons se sont installés là-bas et ont eu des territoires, du côté de Richmond (Yorkshire du Nord) en particulier. Il y a eu un comte Alan de Malmerby d’origine bretonne. Donc un breton qui va en grande Bretagne, à qui on donne un nom de famille qui n’est autre que le nom de la parcelle de terre qu’il possède. Ce nom passe en Irlande et qui revient en Bretagne, en quelque sorte puisqu’on le retrouve à Kermalaby.
L’importante immigration irlandaise en Bretagne, surtout au XVIIe et XVIIIe siècle, peut avoir laissé quelques traces dans la toponymie.
Poull Ti Gasi
= Mare + maison de Kasi (en breton mutation du K en G) = sans doute le nom de famille Cassey (prononcer Kasi) bien attesté en Irlande.
Kerouarc’h(Kerrouarc’h)
= Kêr + un nom de famille « Gouzarc’h, Gouzerh, Gouzalc’h» (Kerouzerh en 1426).
Le préfixe « Gou » est un préfixe diminutif ou d’atténuation, sans être petit (entre moyen et petit).
La deuxième partie du nom c’est derc’h qui est le cœur du bois et, plus anciennement, une référence à un aspect pur et dur . Par image, c’est donc quelqu’un qui est dur comme le bois, sans exagération, quand même (ajout du préfixe gou-).35
Dans le nom de lieu-dit, l’anthroponyme a évolué (Gouzarc’h > Ouarc’h) du fait de la mutation après Kêr et de la perte du z intervocalique.36
Jack Kerouac, écrivain américain était issu par son père d’une famille québécoise originaire de Bretagne et installée dans la ville textile de Lowell, dans le Massachusetts. Il a beaucoup cherché ses origines en Bretagne, mais n’est jamais venu à Kerouarc’h en Plogonnec.37
Keryouenn (Keryouen)
Youenn = nom de saint, le saint breton par excellence, de son vrai nom Euzen Helo(u)ry38 né le 17 octobre 1253 au manoir de Kermartin près de Tréguier. Si on lui a donné ce prénom, c’est qu’il y avait un saint avant lui, car le nom de baptême devait être celui d’un saint reconnu par l’Eglise et en Basse-Bretagne, il y avait beaucoup de vieux saints… pas toujours très catholiques.
En Bretagne, le prénom Yves se dit de dix façons : Youenn, Erwan, Ezvan, Euzen, Eozen, Even, Iwan, Cheun, Yeun …
On a donc eu plusieurs saint Yves avant le bon !
Ti C’hocheg(Ty Hochec)
Après l’an 1000, « Ti » ou d’autres mots, remplace définitivement « Bod », pour indiquer une résidence.
« Ty an Cochec » en 162239.
C’est la maison de celui qui s’appelle Cochec qui fait penser, entre autres hypothèses, au mot koch, entaille, encore en usage dans ce sens et qui pouvait également désigner l’étau du sabotier autrefois (ar c’hochoù, car il y en avait souvent deux). Le Kocheg est donc celui qui tient, qui possède, les étaux. L’anthroponyme qui a servi à construire le nom de lieu peut désigner quelqu’un venu d’ailleurs comme tout simplement désigner l’activité présente en ce lieu, car des sabotiers (boutaouer-koad), il y en avait sûrement pas loin de Koad an Dug.
Ti Gonan (Ty Conan). Prononcer [ ti ‘gõːn ]. Après « Ti » il y a mutation et le « K » devient « G » d’où ti Gonan (comme Ti Gasi)40.
On trouve encore un nom de famille « Konan ».
Kon = chien avec le diminutif « an » qu’on n’utilise plus mais très usité il y a 1000 ans41.
Idem pour « ron » vieux breton et « ronan » le petit phoque devenus reun, reunig. Aujourd’hui, « ig » a pris la place de « an » pour marquer un diminutif.
Quelquefois, on trouve les deux. Par exemple « Korr » (nain), « korrig » = un petit nain ( !) et « korrigan » = 2 fois petit !
Dans les noms de famille, on a toutes les variantes : Korr (nain), bihan (petit), krenn (moyen), bras, mell (grand), meur (majestueux).
Penn Ti C’horr (Pen Ty Hor) réduction de Penn Ti ar C’horr
et Ti Meur (Ty Meur), contraction de Ti ar Meur, existent aussi.
Ti Yod(Ty yod)
Endroit où il y avait de la bouillie, sans doute une métaphore pour la boue.
Pennawezh (Penavouez)
Penn = tête ou commencement et Gwazh = ruisseau prononcé [ gweːs ] en Basse-Cornouaille d’où la graphie gwezh.
Il y a deux mots pour dire ruisseau dans la région : gwezh et rodou, souvent prononcé [ ‘ʀɔːdɔ ] (Pont ar Rodo pas très loin d’ici et Rodou glas à Locronan).
La rivière = stêr.
Quand il y a un pont, il y a généralement une rivière dessous. Curieusement42, on a perdu le mot celtique pour dire « pont » : le latin « pontus » a donné pont en français comme en breton, mais avec des prononciations différentes. Le mot celtique pour dire pont était « briva »43.
En breton, le mot rivière se traduit par stêr44 et plus anciennement par avon, aven qui restent toujours dans la toponymie. Il y a toujours des Keravon, Keraven, Pont-Aven.
La plus grande rivière qui passe à Plogonnec, c’est le Steïr. En breton on l’appelle « ar Stêr Deil », plus anciennement « ar Stêr Deir ». Le Teir donc, qu’on trouve dans le toponyme Koateir (coateïr). Stêr, mot féminin, fait muter le « t » en « d » : Stêr Deir / Stêr Deil.45
Le mot Steïr est une déformation de la langue française qui a essayé de mélanger le mot « Stêr » et le mot « Teir ».
1 J’ai mis en conformité l’orthographe de l’ensemble des microtoponymes avec les normes du standard actuel du breton. Mais à l’oral cette mise aux normes est impossible à détecter, bien évidemment, vu que la prononciation ne change pas.
2 La transcription phonétique fait appel à la police Lucida Sans Unicode qui normalement est installée avec Windows.
3 Prononcé [n ɑːp ] à Plogonnec.
4 sans oublier an Ifern (l’enfer) bien entendu !
5 Vraiment petit, car Killien vient de killi + an, vieux diminutif (comme dans Ronan petit phoque qui se dit reunig aujourd’hui avec changement de désinence diminutive)
6 Je ne sais plus ce que j’ai annoncé, mais après avoir été mentionné à 189m, la hauteur portée par les cartes IGN est aujourd’hui à 186m.
7 Au milieu de la plaine du Porzay, il y a un Penn ar Menez à Kast : on est à 120m et il faut vraiment deviner le secteur légèrement surélevé.
8 C’est l’ouvrage de référence pour les formes anciennes.
9 La différenciation orthographique du standard du breton écrit permet de bien séparer les prononciations ainsi que les sens : maez [ mɛːs ], avec è ouvert, = campagne, mezh = honte, mez = glands, ces deux derniers avec é fermé.
10 En fait, une forme plus complète du nom du saint :
– un préfixe vieux-breton to- devenu te- qui servait d’hypocoristique
+ hael noble, généreux
+ le mot uuethen vieux-breton, combat, devenu guezen en moyen-breton et contracté depuis en gwen / gouen qui après mutation donne c’houen
Le Alc’houen (hael + c’houen) de Saint Albin + le préfixe te- après contraction = Telc’houen
11 Beuz devient veuz après l’article, car le mot créé avec la terminaison -id est féminin.
12 Le nom suggère également une d’occupation ancienne : une possible occupation gallo-romaine (usage du buis dans l’ornement des jardins).
13 « Sal » est un emprunt au francique dès la période du vieux-breton (avant l’an 1 000). Il fait référence à une habitation noble, un lieu où existe une « grand-salle », ou plusieurs, voir le pluriel « saloù ». C’est peut-être la proximité phonétique de ce dernier qui favorisé une évolution vers « salud » en breton (glissement de sens d’autant plus facile que le lieu fortifié a disparu sous les ronces). Gwaremm ar Salud est l’endroit d’où les bannières de la petite troménie commencent à apercevoir le clocher de l’église de Locronan ; elles peuvent « saluer » le clocher. En réalité, des arbres masquent la vue aujourd’hui !
14 Devenu an Doare (anthroponyme Le Doaré)
15 Même en breton, les mutations ne sont notées que depuis 1659, date d’édition de la première grammaire de la langue.
16 Il a le sens de « prince » en vieux-breton ; c’est aussi le nom d’un saint gallois très populaire.
17 An Henañ : le plus vieux, l’ainé.
18 Et par là même confondu avec un homophone leur (vieux-breton lor) qui lui veut dire cour, sol : al leur, al leur-dornañ , al leur-zi…
19 L’opposition nom/prénom n’est pas pertinente à l’époque. Neven est aussi un nom de saint gallois.
20 Même si la chapelle de Saint Pierre est à côté.
21 Le mot d’origine latine (parochia) a remplacé le terme celtique.
22 Telo > Delo : mutation (non obligatoire) par adoucissement après sant.
23 Et la Kroaz sant Yann est toujours là, plus haut, vers la vieille route de Locronan, mais le saint a depuis longtemps disparu de sa niche.
24 (Goueled forme longue) et à Saint Pierre plus exactement.
25 Pour des raisons de proximité phonétique, encore une fois : l’évolution historique de la forme vieux-breton Ron + diminutif -an est Reun (« E Lokorn emañ iliz sant Reun » = à Lokorn se trouve l’église de sant Reun).
26 qui ne devait pas se trouver là, mais plus loin donc.
27 Bod est une racine toujours connue en breton, comme nom dans le sens de gite (Bod al labourerien yaouank = Foyer des jeunes travailleurs), comme radical du verbe bodañ, rassembler. Bod, rameau, est un autre mot.
28 Ou simplement un nom de personnage important : vieux-breton res (= ardeur) + cat (combat).
29 L’accent circonflexe sur le « e » rappelle la contraction des deux voyelles dans l’orthographe d’usage et établit ainsi une distinction d’avec « ker » (= cher). Cependant dans l’écriture des toponymes cet accent circonflexe est omis.
30 La difficulté est donc, dans l’ensemble des noms en Ker (quelques 9 000 rien que dans le Finistère), de repérer ceux qui, antérieurs à l’an mil, représentent les anciens caer fortifiés. Une composition avec un terme archaïque sorti de l’usage peut mettre sur la voie : Treger, Henger…
31 Le cartulaire de l’abbaye de Redon est un recueil de chartes de la fin du viiie siècle au milieu du xiie siècle.
32 Nom présent sur ma fiche, mais dont j’ai oublié de parler (comme on est venu me le rappeler après la conférence !) : j’ai donc donné le commentaire en privé.
33 Les généalogies galloises le présentent comme le petit fils de Conan Meriadec (premier roi légendaire de la Bretagne) et le neveu de saint Iestyn. On est saint en famille à l’époque !
34 Mont da friantal, aller cabrioler, l’expression est connue à Plogonnec.
35 Du plus dur « kalet » (voir « Le Callet » ou « Calledec » coriace) aux plus mous (voir « Le Blot »), toutes les nuances existent dans l’anthroponymie bretonne.
36 Comme dans tous les mots qui contienne un z issu d’un ancien [ ð ] : menez > mene’…
37 Il aurait fait fausse route de toute façon. Son ancêtre émigré s’appelait en réalité Le Bihan de Kervoac, originaire de la région du Uhelgoat. Lui était persuadé s’appeler Le Bris de Kerouac.
38 Une vie de Saint Yves existe en moyen-breton : Buhez Sant Euzen par Tanguy Gueguen, 1623.
39 On n’écrivait pas les mutations en moyen-breton. Lire donc Ti ar C’hocheg.
40 A moins que le toponyme ait perdu, comme souvent, un article intermédiaire : Ti (an) Touseg.
41 + hypothèse cun (éminence) évoquée plus haut.
42 En fait, ce n’est pas si « curieux » que cela : les Romains ont apporté une nouvelle technologie de construction de pont (pierres en voute) et la nouvelle appellation a remplacé l’ancienne.
43 Le mot est présent dans le nom de la ville de Brive (la ville du pont sur la Corrèze). Il s’apparente, par un radical indo-européen commun, au nom du pont dans les langues germaniques : bridge en anglais, brücke en allemand…
44 lui aussi un emprunt roman : voir estier en vieux-francais.
45 J’ai supprimé la ligne suivante, car il n’y pas de « Place du Steïr » à Quimper ! C’est le bar qui s’appelle ainsi et la place est la Plasenn Douar an Dug, bien évidemment.